Au lieu de passer ce bel après-midi d'été avec sa femme et sa fille, Roland, urgentiste cet été-là à Dresde, devait travailler. Vers trois ou quatre heures de l'après-midi, il était appellé pour s'occuper d'un accident en plein centre ville, place du Théâtre. Une jeune femme se serait jettée sous un tramway. Arrivé sur les lieux, il découvrit l'engin de transport, immobilisé, bloquant la circulation. Les voitures s'entassaient et les curieux descendaient, si bien qu'un amas de personnesentourrait le médecin, lorsqu'il voulut dégager la victime. "Elle a perdu connaissance peu avant votre arrivée."; "Elle avait déjà perdu connaissance lorsqu'elle fut heurté par le tramway."; "On aurait dit un fantôme!"; "Sans doute la chaleur..."; "Ah, ces jeunes... Tous des inconscients!"; "Est-ce qu'elle est morte?"; "Est-ce qu'elle va s'en sortir?"; "Pauvre petite! Elle était si mignone!"; "On l'a appellé, on a essayé de la retenir lorsqu'elle s'est engagé, mais elle semblait ne pasnous entendre."; "Vous pourriez vous dépêcher, il y a des gens qui travaillent ici!".
Drôle d'endroit, pensait Chléa. Elle semblait émerger d'un cauchemard pour sombrer dans un autre. Elle se réveillait au milieu d'une clairière sinistre, entourée d'arbres lugubres. D'autres personnes, tout aussi hagards qu'elle, s'éveillaient également. Un homme assez jeune l'approcha, esquissant un faible "Bonjour mademoiselle", mais Chléa ne parvint pas à répondre à cette salutation. Elle ne put lui dire que: "Excusez-moi monsieur, auriez-vous reçu par hasard une lettre pour moi, s'il vous plait?" Il la regarda ensuite étrangement, comme si elle était folle, et partit en courrant, à travers les sombres bois.
Cela faisait maintenant plus de quatre mois qu'il avait sauvé cette jeune femme de l'accident de tramway. Enfin, sauvé était un bien grand mot. Cela faisait maintenant plus de quatre mois qu'elle était en coma stade 3, plus de quatre mois qu'elle oscillait entre la vie et la mort. Elle ne semblait pas s'en soucier. Depuis son arrivée à l'hôpital, elle n'avait cessé de sourire, un sourire magnifique pour une femme qui devait être autrefois étincelante de beauté. Cependant les ordres étaient clairs. Elle devait être débranchée, comme tant d'autres patients en coma stade 3. Et c'était à lui que revenait la lourde charge de le débrancher, quatre mois après lui avoir sauvé la vie. Il allait devoir mettre fin à cet onirique sourire, et pourquoi? Pour laisser la place à d'autres patients qui mourront aussi tôt ou tard, de toute façon. Mais il obéit. Il passa sa main dans les longs cheveux flamboyants de sa protégée et, les larmes aux yeux, mit fin à se sourire radieux. Chléa O'Gealach; date et heure du décès: Vendredi 18 Novembre à 9h19.
Chléa n'était pas la plus déséspérée des habitants de Hollow Dream. Ell s'accrochait toujours à ses lettres absurdes. Cependant, quelques mois après ce raz-de-marée de comateux venus de la clairière (et dont elle fit parti), ce n'était plus forcément les plus déséspérés qui "disparaissaient les premiers. Les humains tombaient comme des mouches et un jour, ce fut le tour de Chléa. Elle n'attendait plus rien de la vie, si ce n'était ces maudites lettres. Elle accueillit son débranchement comme une délivrance. C'est le sourire aux lèvres qu'elle laissa sa vie s'évaporer de son corps immobile. Mais elle eut la mauvaise surprise de rester à Hollaw Dream, sous une forme à peine humaine, avec les mêmes souvenirs, les mêmes sentiments et les mêmes désirs que dans sa vie d'avant... tout en étant encore plus éloignée de ces derniers.